Monsieur S. est toxicomane et n'a pas de structure quotidienne fixe. Malgré cela, il atteint la plupart des objectifs de son accompagnement résidentiel.
Lorsque Monsieur S. ouvre la porte, il a la brosse à récurer à la main. Une odeur de propreté se dégage du petit appartement d'une pièce situé au centre de Bienne, un peu coincé entre les canyons urbains, mais tout de même à l'un des derniers étages, où la lumière du soleil filtre à travers les fenêtres. L'appartement en location est peu meublé. "Je vis la plupart du temps dans mon lit", dit Monsieur S., presque en s'excusant. Outre le lit, il y a dans ce petit appartement très fonctionnel deux chaises, une télévision, une armoire et une petite cuisine. Monsieur S. a 46 ans, mais on lui donnerait volontiers dix ans de moins, bien qu'il ait longtemps été toxicomane et qu'il lui arrive encore aujourd'hui de boire plus que de raison. Il s'est préparé à cette interview en buvant deux ou trois bières, comme il l'avoue volontiers. C'est la seule façon pour lui d'aborder ce rendez-vous exceptionnel avec la sérénité nécessaire. C'est le début de l'après-midi. Monsieur S. dit : "Par où commencer ? Ce n'est pas si simple". Il pourrait commencer par sa propre responsabilité, car il dira plus tard qu'il ne se considère pas en premier lieu comme une victime, mais qu'il est très critique envers lui-même : "Mon problème est : J'ai simplement toujours suivi la voie de la moindre résistance".
Mais au lieu de cela, Monsieur S. commence son histoire par son père, la relation avec son père, le thème de sa vie probablement. Le père était souvent absent. Et quand il était là, il battait la mère et ne manquait pas de montrer à son fils, le deuxième plus âgé et probablement le plus sensible des trois enfants, le peu de cas qu'il faisait de lui : "Tu es un rêveur. Tu n'arriveras jamais à rien". Et puis, Monsieur S. avait seize ans et s'intéressait au théâtre et à l'art, il a reçu un ultimatum de son père : "Je t'ai inscrit. Dans deux semaines, tu commenceras ton apprentissage de vendeur de pièces détachées au AutoCenter de Nidau. Si tu n'y vas pas, tu n'auras plus besoin de rentrer à la maison".
Sanglots sous la lumière des néons
Monsieur S., trop peu sûr de lui pour se rebeller et savoir ce qu'il veut de la vie, se soumet. Et il tient bon, termine son apprentissage, bien que le troisième jour de son apprentissage, il éclate en sanglots devant les innombrables pièces de rechange sous la lumière des néons, en pensant que cela pourrait être son activité professionnelle pour les prochaines décennies. Comme il n'a pas le courage de se révolter, il proteste en silence contre son père autoritaire : En se retirant dans un monde marginal, dans lequel il entre bientôt en contact avec la drogue, au début avec des substances inoffensives. Mais pour s'affirmer, au moins dans le milieu, il ne recule bientôt plus devant les drogues dures. C'est ainsi - à sa manière - qu'il parvient à faire quelque chose. C'est ce que raconte Monsieur S. dans son appartement actuel de la Molzgasse, loué à Casanostra pour un loyer de 550 francs, plus 180 francs de charges, plus 490 francs par mois pour l'accompagnement au logement, car il n'arrive pas encore à gérer sa vie de manière autonome. Dans le bilan de situation établi lors de son entrée chez Casanostra, rempli le 13.7.2009, on peut lire sous le chapitre "Ressources" : "Négatif : dépendance aux substances psychoactives, motivation, engagement. Positif : personne ouverte, communicative, bonne capacité de réflexion". On remarque que Monsieur S. est un vendeur de formation et qu'il aime parler aux gens. On remarque également qu'il a déjà suivi plusieurs thérapies. Monsieur S. a manifestement beaucoup appris et réfléchi sur lui-même à cette occasion. Il dit : "J'ai aimé mon métier, le contact avec les clients, les retours positifs quand j'ai bien fait quelque chose. Et j'ai eu beaucoup d'opportunités de la part de mes employeurs, parce qu'ils m'aimaient bien, en quelque sorte. C'est pourquoi je pensais que j'aurais toujours de nouvelles opportunités. Jusqu'à ce qu'il soit trop tard".
Une double vie entre travail et scène
Pendant près de 15 ans, Monsieur S. a supporté sa double vie entre son travail et la scène, jusqu'à ce que cela le déchire - ou plutôt jusqu'à ce que la patience de son dernier employeur soit mise à rude épreuve. Monsieur S. avait une fois de plus pris de l'argent dans la caisse du magasin, y avait mis un papier avec la somme dessus, mais n'avait pas rendu l'argent le lundi, comme promis sur le papier. Le week-end s'est interposé. Monsieur S., toxicomane et voleur à l'étalage notoire, a une bonne trentaine d'années lorsqu'il se perd complètement dans sa vie. S'ensuivent des séjours dans un établissement pénitentiaire pour des délits mineurs, puis une cure de désintoxication. Il ne cesse d'échouer contre lui-même, peut-être parce qu'il cherche la voie de la moindre résistance, qui dans son cas se traduit souvent par "l'abandon". Que ce soit un sevrage de drogue ou un essai de travail. "Ici", dit Monsieur S., "nous pouvons abréger l'histoire". Il la poursuit à l'endroit où il est entré pour la première fois en contact avec Casanostra. Monsieur S. s'inscrit pour la prestation "logement accompagné", a également besoin d'un logement, mais ne fait ensuite aucun effort pour être admis. Il ne montre aucune motivation à vouloir améliorer sa situation et ses compétences en matière de logement. Lorsque Casanostra ne lui propose pas immédiatement un logement, il ne se manifeste plus. Lors de la deuxième tentative, les choses se passent mieux. Monsieur S., conscient qu'il doit lui-même contribuer à l'amélioration de sa situation de vie, arrive dans un logement transitoire de Casanostra, en compagnie d'un deuxième locataire, et découvre que l'autre a encore plus de difficultés que lui, qu'il peut même le soutenir un peu : qu'il est le plus fort des deux. Son estime de soi s'améliore, tout comme son état.
Objectifs de l'accompagnement au logement
Dans la convention d'objectifs conclue aujourd'hui entre Monsieur S. et Casanostra, il est écrit : M. S. respecte le niveau d'hygiène du logement qu'il a atteint. Monsieur S. continue à respecter les rendez-vous avec Casanostra. M. S. s'organise une ID. Monsieur S. commence un traitement contre l'hépatite. Monsieur S. s'inscrit auprès du service d'insertion professionnelle (IP) pour un poste de 50 %. Qu'en est-il de la réalisation des objectifs du point de vue de l'assistante sociale ? Monsieur S. continue à maintenir un niveau d'hygiène élevé dans son appartement. Monsieur S. respecte les rendez-vous avec Casanostra parce qu'il s'est habitué à l'assistante sociale et lui fait confiance. En revanche, il laisse passer d'autres rendez-vous, comme celui avec son psychiatre, parce qu'ils pourraient perturber son quotidien. Le quotidien est marqué par la prise d'un café et la lecture du journal le matin au restaurant Coop et par la télévision l'après-midi. Monsieur S. ne dispose toujours pas d'une carte d'identité qu'il a perdue il y a 15 ans. Il s'est une fois renseigné sur le prix, 75 francs, et cela lui a semblé trop élevé, avec 230 francs d'allocation hebdomadaire de l'aide sociale. Mais sans carte d'identité, la vie est compliquée, par exemple lorsqu'il faut aller chercher une lettre recommandée à la poste. En revanche, Monsieur S. a commencé un traitement contre l'hépatite le 15 décembre 2011, "avec des doutes", comme il le dit, "mais sans crainte. Je survivrai". Il suit un traitement intensif qui sollicite l'organisme de la même manière qu'une chimiothérapie. Si tout se passe bien, il pourra terminer la thérapie à l'été 2012. Et c'est à ce moment-là qu'il devrait franchir la prochaine grande étape : essayer de reprendre une activité professionnelle, par le biais du service d'insertion professionnelle. Monsieur S. a un rêve qui est aussi son cauchemar : il aimerait un jour pouvoir retravailler correctement, "devenir un membre à part entière de cette société", comme il le dit lui-même. "Un emploi de monteur de pièces détachées, ce serait le plus cool. Même si, à 46 ans, ce n'est peut-être plus réaliste. Je serais aussi prêt à prolonger ma période d'essai. Si seulement je pouvais retravailler". Lorsqu'il rêve réellement de son rêve idéal la nuit, il est confronté à ses peurs. Il voit alors des rangées interminables de pièces détachées, comme lorsqu'il éclatait en sanglots lorsqu'il était jeune apprenti. Il ne parvient pas à exécuter la commande du client pour le satisfaire. Malgré tous ses efforts. Jusqu'à ce que la terreur du rejet dont il est menacé le tire de son sommeil.
Enregistré en janvier 2012



