Si vous voulez savoir ce qu'on entend par "logements insalubres" et comment on vit avec des propriétaires asociaux, parlez à Monsieur K.
"C'était tout simplement un 'trou'", s'enflamme Monsieur K. lorsqu'il se souvient de son ancien appartement de la Brüggstrasse à Bienne. Il régnait une ambiance hostile dans la maison : il y avait du bruit, des disputes, des bagarres et des deals de drogues douces et dures. La police n'hésitait pas à intervenir. Le chauffage tombait parfois en panne pendant huit jours, même en hiver, et l'eau chaude avec. Monsieur K., logé sous le toit mal isolé, s'enveloppait dans des couvertures et ne pouvait toujours pas se réchauffer. La liste des défauts était également longue et agaçante : le four ne fonctionnait pas et dans la buanderie, que les locataires de trois immeubles se partageaient, il y avait tout juste une machine à laver. Les boîtes aux lettres vides débordaient de papiers de toutes sortes. Devant l'immeuble s'entassaient des objets ménagers mis au rebut, sans qu'il soit question d'un règlement des déchets. Il n'y avait pas de concierge, quelqu'un poussait de temps en temps une tondeuse à gazon autour de la maison, c'est tout. Ce qui a particulièrement agacé Monsieur K., c'est que bien qu'il ait payé le raccordement Cablecom via les charges, il n'a bientôt plus eu ni télévision ni connexion Internet. Le bailleur n'avait pas payé la facture. Mais il a continué à facturer les frais annexes. Lorsque Monsieur K. a évoqué avec le bailleur les différents défauts de l'immeuble et les désaccords dans la relation de location, celui-ci a promis de s'améliorer, de manière plus ou moins crédible. Par la suite, il n'a plus envoyé que son adjoint, jusqu'à ce que celui-ci ne se manifeste plus non plus. Un jour, Monsieur K. en a eu assez. Il s'est adressé à l'office des locations et une procédure de conciliation a été engagée. Le bailleur a envoyé son avocat, qui a tenté d'embellir les choses. Monsieur K. a tout de même obtenu gain de cause auprès de l'office. Il s'est vu rembourser 250 CHF pour ses démarches et le bailleur a été prié de remédier aux défauts. Par la suite, il ne s'est rien passé : toujours rien... Les défauts ont persisté. Monsieur K. s'adresse à nouveau à l'office de conciliation, mais celui-ci lui répond qu'il ne peut désormais plus rien obtenir. Monsieur K. pourrait porter l'affaire devant un tribunal, mais même si une telle démarche était gratuite, il craint les éventuels frais de justice, car il est assis sur une montagne de dettes. Et cette montagne de dettes est arrivée ainsi : Monsieur K. est cuisinier et boucher de formation, il a obtenu le brevet de restaurateur et s'est perfectionné dans le service. C'est un homme polyvalent. A la fin des années quatre-vingt-dix, il a tenté sa chance en tant qu'entrepreneur. Il a repris un centre de billard à Berne, a assuré son personnel contre les accidents et la perte de salaire conformément à la loi, mais s'est oublié en tant que propriétaire de l'entreprise. Monsieur K. ne s'aperçoit de cette omission que lorsqu'il est absent pendant plusieurs mois en raison d'une lésion dorsale et qu'il doit se rendre à Crans-Montana pour y suivre une rééducation. Pendant la durée du traitement, les frais commerciaux et de santé s'accumulent, mais le salaire ne rentre plus. Lorsque Monsieur K. est rétabli au point qu'il aurait pu travailler, la montagne de dettes qui le submerge est telle qu'il doit déposer le bilan. C'était à peu près au tournant du millénaire. Monsieur K., père de deux enfants et divorcé de sa femme, continue à souffrir physiquement après son accident dorsal et sombre dans la drogue. Il se retrouve à l'office social, passe par l'un ou l'autre programme d'occupation, il se plaît particulièrement à l'Unicef, il est responsable du magazine, il construit une infrastructure solide. Mais lorsqu'il demande à être embauché, il apprend qu'il est trop jeune pour cela : Seuls les quinquagénaires ou les plus âgés seraient embauchés à l'œuvre sociale, donc ceux qui ont particulièrement de la peine à trouver un emploi. C'est ce que raconte Monsieur K. Monsieur K. est une personne instable, mais il n'est pas tombé à cause de ses revers. Mais c'est le conflit avec son propriétaire qui l'amène au bord du désespoir et qui ne tarde pas à passer à la vitesse supérieure. Monsieur K. est menacé de licenciement parce que le loyer est soi-disant impayé depuis trois mois. Le loyer de Monsieur K. a été payé par les services sociaux, une pratique que le conseil municipal veut modifier pour des raisons politiques - ce qui aura pour conséquence qu'il sera encore plus difficile pour de nombreux bénéficiaires de l'aide sociale de trouver un logement acceptable. Monsieur K. se procure des extraits de compte et prouve au bailleur que le loyer a été versé sans interruption par les services sociaux. En réponse, l'avocat du bailleur réclame une garantie de loyer que les services sociaux ne fournissent en principe pas. Le bailleur se voit ainsi autorisé à réitérer la menace de résiliation de manière encore plus sévère. Monsieur K. s'adresse plusieurs fois au service social en désespoir de cause, mais les responsables lui répondent qu'ils ont les mains liées ; malheureusement, les pouvoirs publics sont tributaires d'immeubles aussi mal famés et de leurs bailleurs irrespectueux, qui font actuellement la une des médias. "Cette déclaration m'a presque fait perdre connaissance", dit Monsieur K. Mais d'une manière ou d'une autre, il a réussi à éviter la chute. "Je suis un adulte", dit-il. "Je sais ce qui se passe si je me laisse aller". Il n'a cessé de se regarder dans le miroir et de se persuader de résister aux drogues dures. Heureusement pour lui, malgré une situation de vie difficile, Monsieur K. a un réseau social qui fonctionne : quelques amis, peu nombreux mais proches, et une bonne relation avec son ex-femme, sa fille et son fils. Un collègue recommande finalement à Monsieur K. de chercher du soutien auprès de Casanostra.
Quel propriétaire veut M. K. ?
Casanostra s'occupe du cas de Monsieur K. dans le cadre de l'offre de prévention "Wohnfit", avec pour objectif d'éviter la menace de résiliation et donc la perte du logement. D'autre part, pour Nicole Aegerter, assistante sociale de Casanostra, il ne fait aucun doute que la situation de logement de Monsieur K. est très pénible et qu'elle devrait être modifiée le plus rapidement possible. Elle opte pour une double tactique : elle aide le locataire à s'accommoder de sa gestion tout en cherchant un nouveau logement. Cette dernière démarche reste toutefois infructueuse. Monsieur K. a envoyé plus de 70 candidatures. Il n'obtient pas d'appartement qui aurait été meilleur que celui de la Brüggstrasse - à cause de son extrait de registre des poursuites et de son statut de bénéficiaire de l'aide sociale ; pour de nombreux bailleurs, ces derniers sont d'emblée liés à de trop grands risques et donc indésirables. Quant aux appartements que Monsieur K. aurait pu avoir, il estime qu'ils sont parfois encore pires que ceux qu'il a occupés. "Il y a des appartements à Bienne qui sont dans un état incroyablement mauvais", confirme Aegerter. "On ne le croit que lorsqu'on les a vus". Les propriétaires de tels immeubles délabrés acceptent très volontiers les bénéficiaires de l'aide sociale en location, car ils obtiennent ainsi des revenus locatifs garantis sans devoir investir un franc dans leur bien immobilier. Et ils peuvent agir avec leurs locataires comme bon leur semble. Pour Monsieur K., la recherche d'un logement est rendue encore plus difficile par les conditions de résiliation insidieuses : un délai de quatre mois avec seulement deux dates de résiliation par an. Sur une période aussi longue, il est difficile de trouver un nouveau logement. Les logements libres sont généralement annoncés au plus tard trois mois à l'avance. Monsieur K. n'a pas d'autre choix que de prendre un risque financier s'il veut changer de logement. Lorsqu'il résilie son contrat de location à la fin du mois de juin, il ne sait pas encore où il pourra habiter à partir de novembre. Il ne trouve pas non plus ce qu'il cherche sur le marché libre de la location au cours des mois suivants. Finalement, un appartement se libère par hasard fin octobre dans un immeuble de Casanostra à la Mettstrasse. Monsieur K. emménage le 1er novembre. Il ne reste plus qu'à céder l'ancien appartement. Une tâche pénible que l'assistante sociale de Casanostra assume pour Monsieur K.. Par trois fois, elle est déplacée par l'administration, elle attend en vain dans le froid devant l'immeuble délabré. Finalement, elle reçoit l'instruction de remettre les clés de l'appartement à une serveuse du noble hôtel Plaza - là où l'administrateur a l'habitude de prendre son déjeuner.
Petits plaisirs quotidiens
L'appartement que Monsieur K. occupe dans la maison Casanostra n'est pas luxueux, mais il est fonctionnel. Ce qui doit fonctionner fonctionne. Monsieur K. maîtrise son ménage. Du point de vue de Casanostra, l'homme fiable est aussi un locataire fiable. Après une opération de la hanche, il lui est de plus en plus facile de gérer le quotidien. Et se plaindre n'est de toute façon pas sa tasse de thé. Pour l'assistante sociale de Casanostra, il semble qu'elle ne devra bientôt plus rendre visite à Monsieur K. que deux fois par mois au lieu de quatre, afin de soutenir son intégration dans l'immeuble et la consolidation de sa situation personnelle. Monsieur K., 47 ans, ne se fait pas d'illusions sur son avenir. "Je ne pourrai plus me débarrasser de mes dettes et je ne trouverai probablement plus de travail régulier". Au lieu de se laisser aller à des rêves ambitieux, il se réjouit quand le quotidien réussit : deux fois par semaine, un travail utile à la cuisine de rue, où il côtoie des gens. Entretenir des amitiés du mieux qu'il peut. Et vivre dans un appartement où il est possible de vivre décemment.
Enregistré en octobre 2013



